Maintenant qu’il commence à faire beau, que le printemps est bien arrivé, on va se promener avec les enfants. Mais parfois, sans le savoir, on met ses pas dans des pas plus anciens, et parfois bien sinistres. Tenez : savez-vous que pas si loin d’ici, on trouve encore la marque de Lucifer en personne ?
Autrefois, les gens d’Aniane étaient bien ennuyés : sans pont solide, ils ne pouvaient passer l’Hérault qu’à gué, et à chaque crue, quelqu’un du village périssait noyé. Ils avaient bien essayé de bâtir un pont digne de ce nom, mais chaque automne, les eaux montaient et emportaient l’édifice. A croire que le Diable s’en mêlait.
Or le Diable, justement, vint un beau jour les voir. Il leur promit un pont. Un beau, un solide, un qui tiendrait longtemps. Et tout ça pour quoi ? Oh pour rien, pour presque rien, foi de Diable, croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en Enfer…

Presque rien, vous dis-je … seulement l’âme du premier être qui empruntera le pont. Avant même que les villageois répondent, le Diable se mit au travail. Et en une seule nuit, il établit le pont tel que nous le voyons aujourd’hui : haut et grand, solide, et propre à repousser tous les assauts du fleuve. Restait la question du paiement…
Les villageois étaient bien ennuyés, car bien entendu personne ne voulait être le premier à traverser. Le Diable, amusé, observait la populace assemblée près du pont. Mais nul n’osait approcher. C’est alors qu’une petite fille eut une idée. Et que sortit de la foule un vieux chien tout décrépit, tout bigleux, tout pelé, avec une vieille casserole accrochée au bout de la queue, et qui d’une traite parcourut tout le pont en glapissant.
Le Diable, vexé, disparut aussitôt. Mais le pont est toujours là.
Comme quoi, et les parents de petites drôlettes ne me contrediront sans doute pas, il faut toujours se méfier des petites filles : parfois, elles sont plus malicieuses que le Malin.